Que le bricolo-café repose en paix

Publié le par Mat

            Combien d’années déjà ? sept, selon la serveuse ; quatre d’après le vendeur ; trois à en croire le responsable du rayon outillage. Personne ne saurait dire précisément à quel âge est mort le bricolo-café, initiative maintes fois saluée, signée à la pointe de ces trois lettres : BHV.

            Prenez la ligne 1, sortie Hôtel de Ville. Engouffrez-vous dans les passages souterrains du métro parisien. Entrez directement au sous-sol du BHV. Devant vous, un dédale de bric-à-brac. Du matériel de bricoleur averti aussi. Scie à métaux et ponceuse Ryobi. Passez devant les clés à mollette estampillées Facom, prenez l’allée des agrafeuse « Rapid ». Surtout, ne répondez pas aux appels télévisés qui, au marge du rayon bricolage, vous vantent pêle-mêle le tapis super absorbant, « capable d’avaler un sceau d’eau » et le « boa » constricteur qui « quadruple votre force » face à un pot de cornichons rebel. N’écoutez pas non plus cette voix féminine au dessus de vous, qui n’a de cesse de vous répéter : « les soldes du BHV, des affaires à ne pas manquer ». Si vous avez perdu le chemin du bricolo-café, demandez à Monsieur « Soldes », vendeur doué d’ubiquité, de vous rediriger. 

            Vous y êtes : c’est là que ça se passe. Que cela se passait devrait-on dire. Car le bricolo-café vit ses dernières heures. Pour des raisons de sécurité et d’hygiène, le sous-sol du BHV, Q.G des bricoleurs parisiens, provinciaux et étrangers « à la recherche du mouton à cinq pattes », doit être rénové. Et le café chaud en fait les frais. Au grand dam de Chantal, la soixantaine, qui tient Bertrand Delanoë pour responsable de ces  normes de sécurités « aberrantes » : « Avec un petit groupe, on a écrit une lettre au directeur pour empêcher la fermeture qui devait être prévue en février. Pour l’instant, elle n’est toujours pas intervenue… ». Alors la lutte continue ? en tout cas, les troupes sont décharnées.

 

« Jusqu’à une vingtaine »

 

            Aujourd’hui, au cours de bricolage dispensé par un des 28 vendeurs/démonstrateurs du rayon outillage, Chantal est en effet la seule à vouloir apprendre à « poser un film à protection solaire ». Malgré la gratuité. Devant cette décevante réalité, elle tient à rectifier : « Attendez, des fois, nous avons été jusqu’à une vingtaine ! Venez à un cours de plomberie, vous verrez ». L’atelier « réparations de fuite d’eau », probablement plus utile aux bazardeurs de tous poils, rencontre en effet plus de succès. Mais tout cela ne dure qu’un temps, selon Eric, détaché de son rayon « Isolation » pour la bonne cause. « C’est comme les sept nains, c’est bien gentil mais si on vous met ça tous les jours, ça finit par lasser ». Et d’évoquer les séances annulées faute d’élèves. 16H05, personne d’autre en vue à l’horizon ? Le cours particulier peut commencer, sous l’œil hagard de quelques touristes étrangers buveurs de thé.

            « Le bricolo-café, ça avait quelque chose de chaleureux. L’idée, c’était de parler bricolage autour d’un café. On faisait ça à la bonne franquette », explique au passé, M. Jean, chef du rayon outillage électrique. « Ca n’avait rien d’un cours magistral ». Cet après-midi là, on se demande d’ailleurs qui d’Eric ou de Chantal dispense le savoir-faire du bricoleur au néophyte : « Sachez que ça existe un film transparent qui fait isolateur ! on gagne 3 degrés l’hiver », avance fièrement Chantal. « Il y a un non-sens quelque part dans ce que vous dîtes : un film transparent ne peut pas protéger du froid » rectifie, désabusé, le vendeur. « Il faut une teinte pour que cela coupe quelque chose ». Argument peu convaincant : « Si, si, ça protège…au moins psychologiquement », assure la bricoleuse en herbe. « Ca doit être psychologique, sûrement » persifle le vendeur. Alors c’est donc ça l’ambiance du bricolo-café ?

            « En général, ça se passe bien. Il y a toute sorte de clients, des connaisseurs, des profanes et des gens qui pensent tout savoir, alors il faut les laisser parler, ça prend moins de temps que d’essayer de les convaincre », sourit Eric, en aparté. Quant à Chantal, elle semble avancer une autre explication : « Ce vendeur là est expéditif. Il y en a des bien plus pédagogues. Vous devriez venir à l’atelier chasse d’eau, c’est un vrai bonheur ! ».

            Comme beaucoup de femmes dans son cas, Chantal, qui « travaille dans les hôpitaux », a commencé à se rendre au bricolo-café car elle devait se débrouiller toute seule pour aménager son appartement. Depuis elle y a pris goût. D’où son assiduité. Comment ne pas répondre présent aux cours si généreusement dispensés par « la maison du bon dieu » ?

            Le BHV, tout comme ses vendeurs, ne sont pourtant pas dénués d’intérêts là-dedans. « Cela se passe sur la base du volontariat, mais on leur donne un petit quelque chose » admet à demi mots le chef d’équipe. Sans compter les retombées en terme de vente. « C’est sûr que quand vous apprenez à monter un tableau électrique, les gens qui assistent à l’atelier sont susceptibles de vous demander des conseils d’achat ». Intéressant pour les démonstrateurs en rayon, payés par les marques qu’ils représentent.

 

« 32 000 m2 de surface »

 

            Pendant ce temps, l’atelier suit son cours. Le professeur bricolo sort l’un après l’autre ses films sur une des petites tables en bois du café. Avec un brin moins d’entrain que les Bricol’ Girls d’Alain Chabat. Un client, en mal de tarte aux mûres, manque de renverser le précieux panier à outils d’Eric. Un argument de plus en faveur de la fermeture : « En plus, on dérange les gens qui veulent consommer.. ». Heureusement pour ces derniers, l’espace restauration du cinquième étage sera maintenu. Mais c’en sera bel et bien fini du décor à l’ancienne, fait d’outils du début de siècle, qui faisait le charme du bricolo-café.

            Devant le lieu, les curieux, plus attirés par les instruments anciens que par l’assiette paysanne à 8,00 euros se succèdent : « regarde ce beau trusquin de menuisier. Avec ça, tu traçais un trait parallèle sans prendre ta règle » s’enthousiasme un visiteur. « Ils ont dû vider quelques greniers parce qu’un vilebrequin comme celui-là, je ne sais pas si ça existe encore ! » ajoute un autre.

            « Nous sommes les premiers à regretter la fermeture de cette pièce et l’esprit ancien qu’avaient réussi à donner les designers. Mais ça ne correspond plus aux normes » feint de regretter M. Petit. Lui peut être rassuré. Son rayon retrouvera sa place initiale : « Le bricolage représente un tiers du chiffre d’affaire du magasin, ils ne sont pas prêts de le fermer ». Le café fera place à du linéaire. 32 000 m2 de surface répartis sur sept niveaux de vente, ce n’est pas encore assez pour le BHV.

            Au bricolo-café, le cours touche à sa fin, une petite demi-heure après avoir commencé. Avant qu’Eric ne s’en retourne à ses isolants, Chantal l’interroge : « Et au fait, il sert à quoi ce film, à protéger de la chaleur ? ». Un rien agacé, Eric répond « C’est un film de décoration. On n’est pas à quarante degrés à l’ombre ! ». En effet, on était au bricolo-café et il est temps de fermer.

 

Le bricolo-café, une idée BHV qui repose en paix

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Publié dans Exercices CFJ

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