Maître Capello des lettres et des maux
Mamane, 39 ans. Sorti du Jamel Comedy Club, cet humoriste nigérien, amoureux de la langue française, malmène les mots sur scène et dans le poste.

Quand on s’appelle Mamane, qu’on est jeune, noir et qu’on sort du Jamel Comedy Club, difficile de se soustraire de l’image d’humoriste banlieusard. Retranché dans son atelier d’écriture du IXè arrondissement de Paris, Mamane, jeans-basket-casquette, s’amuse des étiquettes qu’on veut bien lui affubler. Jusqu’à son producteur qui prépare l’Assemblée de l’humour[1], réunion sur scène de « toute la nouvelle génération des comiques urbains ». « Comique urbain ? ça ne veut rien dire ! », ironise-t-il. « C’est comme stand-up ». Une succession de termes creux. Et un comble, pour ce comique qui a fait du maniement des mots la caisse de résonance de ses spectacles.
Révélé aux yeux du grand public par le Jamel Comedy Club, émission-tremplin pour talents cachés des cités, cet humoriste gracile et court sur pattes a délibérément fait de la langue française son terrain de jeu favori. Soit un Raymond Devos à l’africaine, qui dans son sketch le plus fameux, « le Bescherelle », s’interroge sur les complexité de la grammaire française : « Pour une règle, plus de cent exceptions ». Lui fait partie de celles-là. Comique atypique dans le cénacle de Jamel. Jeu de bouche. Jeu de mots. Art du contre-pieds, jusque dans sa biographie personnelle.
« Comme une tortue. Il s’ouvre progressivement »
Car, n’en déplaise aux amateurs de belles histoires, Mamane n’a que peu à voir avec l’archétype du parfait boute-en-train parti du bas des halls d’immeubles franciliens pour conquérir le tout Paris. N’est pas Jamel Debbouze qui veut. A la jungle urbaine, son destin lui a préféré le désert du Niger. C’est là, à Agadez, « la dernière ville avant le Sahara », qu’il est né d’un père fonctionnaire.
Son enfance, il l’a passée à suivre ses parents - diplomatie oblige - du Cameroun à la Côté d’Ivoire, en passant par le Nigeria. Puis à pris un avion pour la France. Les études. Un troisième cycle en physiologie végétale à Montpellier. Rien de bien hilarant là-dedans, n’était cet intitulé de DEA : « L’influence du stress hydrique sur l’alimentation azotée des légumineuses ». Soit « un gros pavé qui ne veut rien dire », tranche, lapidaire, cet homme rigoureux que l’on s’étonne soudain de voir arpenter les planches hexagonales. « A l’origine, je voulais faire de la recherche sur le terrain, puis retourner en Afrique travailler dans les villages et aider mon pays pour lequel je me sens redevable ». Mais après un petit saut à Limoges, c’est finalement à Paris qu’il atterrit.
Un travail de laboratoire guère convaincant et la rencontre de Frédéric Leclerc, ami désormais producteur, ont fait le reste. « Frédéric avait un atelier théâtre. Un jour, il leur manquait quelqu’un pour un spectacle ponctuel. Il a voulu que je monte sur scène. J’ai dit « oui », à condition que je sois muet ou que je tourne le dos au public. Ca tombait bien parce que c’était une chorale du rire et que je devais faire le chef d’orchestre ». Première scène devant 300 personnes. Beaucoup d’autres suivront. Mamane philosophe : « Dans la vie, il faut savoir prendre les trains qui passent ». Il a pris le wagon « théâtre » et est resté dedans depuis.
En 2006, sa carrière prend une voie express. Laurent Ruquier, amateur de calembour s’il en est, avait repéré ce petit homme aux airs malicieux, squatteur de scènes ouvertes. Mamane devient chroniqueur sur Europe 1. Avant de partager avec ses compères du Jamel Comedy Club le succès médiatique. Sans l’extravagance qui va avec. « C’est le système télé qui commande tout », relativise le vieux sage, du haut de ses 39 ans. Sept années de galère, à cumuler travail de scène et vrai gagne-pain, ça forge l’humilité. « J’ai fait tous les métiers possibles et imaginables qui pouvaient me laisser faire mes sketchs à côté : du soutien scolaire, de l’administratif…et de la restauration ; parce qu’il ne faut pas oublier que je suis africain et qu’en France, il y a des blocages au niveau de l’emploi comme du logement ».
Autant de maux que Mamane entend dénoncer sur scène. Dans ses spectacles, il met un point d’honneur à évoquer le sort peu enviable réservé aux sans-papiers. Il sait de quoi il parle. « Des mois de galères ». Depuis, sa situation s’est régularisée, tant du point de vue administratif que professionnel. A environ 1.500 euros la pige chez Ruquier, les périodes de vaches maigres sont derrière lui. Il vit désormais à Mautauban avec sa femme et leur petite fille d’un an. On n’en saura pas plus. Rideaux tirés sur sa vie privée.
« C’est quelqu’un d’assez réservé et qui protège sa famille », dit de lui Patson, son complice du Jamel Comedy Club. « Il est comme une tortue. Il ne s’ouvre aux gens que progressivement ». La même discrétion qui le retient de donner son nom de famille ? « Je dois de l’argent au fisc, alors qu’ils me laissent tranquille ! », esquive-t-il. Ceux qui ont partagé la scène avec lui disent que c’est un homme simple, d’humeur égale et d’une culture supérieure à la normale.
De fait, sur les planches-plateaux de Canal+, d’aucuns ont vu en lui l’intello de la bande. Il en sourit. Se dit humoriste, un point c’est tout. « Que tu fasses du comique urbain, du stand-up, du sketch, du café-théâtre, la vérité, c’est que tu montes sur scène devant un public et qu’il faut que tu fasses rire les gens ». Un exercice parfois périlleux. Il le sait. Entre un Steevie et un Jean-Luc Lemoine, ses bouffonnerie à lui ne font pas toujours mouche sur le plateau d’ « On a tout essayé ».
« Son humour est très réfléchi, pas du tout du tac au tac », analyse Aïssa Thiam, qui présente la chronique de Mamane sur Africa n°1. Et tout le monde n’a pas les clés de décryptage. A dire vrai, il ne fait pas l’unanimité d’un Gad Elmaleh ou d’un Jamel. Mais est-ce bien là sa préoccupation ? « Depuis deux semaines, chez Laurent Ruquier, je fais une chronique bien ciblée de 5 minutes sur le sujet du jour. Ca me convient mieux, on me voit, je dis ce que j’ai à dire et je me casse ! », annonce-t-il fièrement. Avant de confesser : « Mon kif, c’est l’écriture. Si je pouvais vivre que de l’écriture et ne plus monter sur scène ou montrer ma gueule à la télé, je signe des deux mains ».
Ecrire des scénarios, des pièces de théâtre. Voilà son ambition. Encore un truc d’intello. Il se serait bien vu journaliste. Patson, pote de longue date et humoriste adulé de la communauté afro-parisienne le verrait bien en politique. « Il a les facultés pour. Il est intelligent, posé et il est très porté sur son continent. Et puis, il n’est ni pour ni contre. Il dit toujours oui-oui-oui à tout le monde et ça je crois que c’est important en politique », raille le roi du « jeu de jambe ». « On aimerait qu’il ose plus, qu’il se lâche de temps en temps », renchérit Aïssa Thiam. Mais non. « Pour pouvoir tirer quelque chose de lui, il faut se lever tôt. C’est le chinois-africain : tu ne sais pas pourquoi, mais il sourit tout le temps », balance Patson.
Mamane a pourtant des idées et des messages à faire passer. Il suit de près la campagne présidentielle. Sur le net notamment. « La politique c’est ma raison de vivre. Dans mon spectacle, je ne parle que de ça », rappelle-t-il à juste titre. Pour 2007, il a choisi son candidat - « c’est Besancenot » - même s’il ne peut pas voter. « Quand quelqu’un dit « gratuité des transports » ou « halte aux privatisations », je dis bravo (…) Et puis quand il y a des manifestations en soutien à des salariés licenciés, aux sans-papiers, aux gens qui souffrent, qui tu trouves ? Arlette, Besancenot et Bové ». Mamane, âme de militant ?
Laurent Ruquier, qui en a fait un de ses chroniqueurs favori le présente comme un faussaire : « Sous ces airs d’ignare patenté, il balance des vérités sur la complexité de cette France pas toujours très « terre d’accueil ». Ce qui lui vaut au passage quelques inimitiés en cette période où repentance rime avec haine de la France. Trop communautariste? trop africain peut-être. S’il avoue trouver ça « jouissif » de karcheriser certains hommes politiques, il se défend d’attaquer toujours dans le même sens. Son credo : « jamais d’attaques personnelles, toujours combattre les idées et taper sur ceux qui le méritent ». Il ne loupe donc pas une occasion d’égratigner les dirigeants africains qui ont fait de lui un expatrié. « Je ne suis pas en France de gaieté de cœur. Personne ne souhaite quitter son pays (…) En même temps, si je suis ici, c’est qu’il y a des choses que j’apprécie ». A commencer par la langue.
« Raymond Devos, il est Français après tout »
Nourri aussi bien des textes de Jacques Brel que de Booba, Mamane dit entretenir un « rapport amour-haine » avec sa deuxième langue, après le haoussa. « D’abord la langue du colon, imposée à coups de fusils, à coups de bâtons ». Mais une langue qui rassemble. « Le français pour moi, c’est un véhicule qui m’amène vers d’autres personnes, d’autres cultures, d’autres connaissances ». Il fait remonter son goût des bons mots et de la formule à ses premières lectures, dans les centres culturels français. « J’ai été très influencé par les bandes dessinées ». Et d’égrener : « Spirou, Gaston Lagaffe de Franquin, Les tuniques bleues, de Lambil et Cauvin… toute l’école Belge ». Mais pas Devos, dont il refuse l’héritage, tout en louant le talent. Un humoriste qui, comme lui, avait compris que « la langue française, ça signifie quelque chose ». Et d’affirmer un rien sibyllin : « Raymond Devos, il est Belge, mais il est Français après tout ». Et mamane, il est quoi d’ailleurs ?
Mamane en 5 dates :
1990 : Arrivée en France, à Montpellier :
2001 : Premier spectacle, le « One Mamane-Show ».
Juin 2006 : Participe au Jamel Comedy Club, diffusé sur Canal +
Septembre 2006 : Chroniqueur dans l’émission de Laurent Ruquier, « On a tout essayé ».
Mai 2007 : « Mamane malmène les mots », Passage vers les étoiles, 17 cité Joly. 75011 Paris.