Entretien avec Patrice Lestrohan, journaliste au Canard Enchaîné
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Journaliste au Canard Enchaîné depuis juillet 1990, Patrice Lestrohan nous confie la recette du Canard, un des rares journaux dont la formule continue à attirer les fins gourmets de l’information en période de disette médiatique. « Prises de bec » avec un Ancien aux dents acérées.
CFJ : Est-ce qu’il faut un profil particulier pour être embauché au Canard Enchaîné?
Beuve-Méry, qui est le fondateur du Monde, disait : « pour travailler au Canard Enchaîné, il faut des dispositions ». Ce n’est pas tout à fait faux. Grosso modo, je pense qu’il faut de l’esprit critique et un certain goût pour le ton un peu satirique. Bien évidemment, tout ceci est moins sensible pour les pages de pure information (pages 3 et 4) que cela ne l’est pour les éditoriaux et les filets (des pages 1 et 8 notamment).
Quoi qu’il en soit, il faut quand même porter un regard moqueur sur l’actualité, c’est le côté « on ne me la fait pas » du Canard. Il y a des gens qui ne sont pas faits pour ça, des journalistes formidables qui seront très bons en politique étrangère au Figaro ou à Libération mais qui n’ont pas le ton du Canard. Ce n’est pas un défaut ou une qualité, c’est un état d’esprit et une disposition.
CFJ : D’où vous viennent les informations ?
P.L : Elles viennent tout d’abord des carnets d’adresses puisqu’il y a une tradition au Canard qui est de recruter des journalistes ayant déjà travaillé pour d’autres journaux (…).
Ensuite, les infos peuvent provenir de journalistes politiques parisiens, mais aussi provinciaux, qui ont du mal à les passer dans leurs journaux. Ce sont surtout des choses que l’on retrouve en page 2.
Il y a aussi tous les journalistes qui ont des fausses infos mais qui veulent une pige, du genre : « J’ai une info pour toi : le fond de l’air est frais. Tu penses à ma pige !! » (rires).
Et puis il y a tout ce qui vient de l’extérieur : Tout d’abord, les lecteurs. Je n’ai jamais vu un journal pour lequel les lecteurs avaient un tel attachement. Cela est dû au fait que la vente au numéro est la seule source de financement. Il y a un attachement terrible au journal ; certaines personnes appellent juste pour suggérer un titre qui est parfois d’ailleurs complètement calamiteux: « Oui, j’ai un bon titre pour vous : Il lui mange de la Ségo-laine sur le dos ». (…) Généralement d’ailleurs, quand ils nous écrivent, ils commencent par « Cher Canard... », etc.
Dans ce qu’on reçoit, il y a de tout ; de la délation pure et simple ou de la pure vengeance.
Il y a quelques années par exemple, une entreprise qui avait perdu un appel d’offre pour la Bibliothèque nationale m’a appelé pour dénoncer son concurrent. Mais de manière générale, les grosses infos passent par des intermédiaires (…). Toscan du Plantier (journaliste puis producteur français décédé en 2003, ndlr) disait « Le Canard c’est la revanche des fonctionnaires sur les institutions ». Après 16 ans dans cet hebdo, je crois que c’est ça : pas mal d’infos proviennent de l’intérieur des institutions, des cabinets ministériels aussi.
« Quelqu’un qui commence à copiner, ou il a quelque chose à cacher, ou il a quelque chose à donner »
CFJ : A ce moment-là, comment faites-vous pour vérifier l’information et ne pas vous faire manipuler ?
P.L : Moi j’ai une grande théorie : les affaires sortent quand on a intérêt à ce qu’elles sortent. (…) J’entendais un Monsieur, en retraite maintenant, qui a été directeur de la rédaction de plusieurs journaux et qui disait : « mes amis politiques ne m’appellent plus ». Il ne faut pas se faire trop d’illusions sur les contacts qu’on se crée. Quand on voit quelqu’un qui commence à copiner un peu, sauf exception, ou il a quelque chose à cacher, ou il a quelque chose à donner. Les gens vous parlent quand ils ont un intérêt. Il faut toujours avoir ce risque permanent de manipulation en tête. Parfois, les gens viennent vous voir puis ensuite vous lâchent en rase campagne ! Donc il faut toujours penser à ce que le type a derrière la tête, ce qu’il fait, pour qui il roule. (…) En cela, le choix des informateurs est très important.
CFJ : Justement, quand vous effectuez votre travail d’investigation, cela ne vous pose pas problème de venir en tant que journaliste d’un journal humoristique et satirique :
P.L : Il y a en effet des gens qui sont totalement rétifs au Canard Enchaîné. Quand je suis entré dans ce journal, il y a deux personnes – des gens de droite mais avec qui j’avais de bons contacts – dont je n’ai plus eu de nouvelles, du jour au lendemain. C’est vrai que le Canard insupporte certains, surtout de par son ton ; et puis il y a tous ceux qui ne veulent pas que leur nom apparaissent. On passe la moitié de la semaine à rassurer les gens, en particulier les journalistes d’ailleurs, beaucoup plus tatillons que les hommes politiques ou les industriels !
CFJ : Parmi les nombreuses révélations faites par le Canard, n’y a-t-il pas eu quelques « fausses nouvelles » ?
P.L : (gêné) Nous avons eu quelques petits soucis, en effet…
CFJ : Un exemple ?
P.L : Oui, mais c’est douloureux ! (rires). Quelqu’un du journal (André Rougeot, ndlr) qui a été viré depuis, s’était un peu avancé sur l’affaire Yann Piat et en avait même fait un livre (Trottinette et Encornet, dans lequel il accusait François Léotard et Jean-Claude Gaudin d’être les commanditaires du meurtre). Mais dans la rédaction, il y avait eu divergence d’appréciation sur la crédibilité de ses informations.
CFJ : Est-ce qu’il vous arrive de subir des pressions lorsque vous enquêtez sur des sujets sensibles ?
P.L : Des pressions personnelles, non. (…). Pour un journal, les pressions peuvent être d’ordre économique : On supprime un programme de pub par exemple, comme c’est arrivé au Nouvel Obs avec François Pinault. Mais nous, on est à l’abri de ça (le Canard Enchaîné est un des rares journaux à ne pas comporter de publicité, ndlr) Je crois que finalement, les pires pressions sont les pressions amicales, les gens qui veulent copiner. J’ai connu quelqu’un qui m’a dit un jour : « je vous donne tout ce que vous voulez mais vous parlez de ce que je fais ». Je ne l’ai pas appelé pendant deux ans. On peut le faire, mais on devient pieds et poings liés à son informateur.
CFJ : Quels sont vos statuts pour garantir l’indépendance du journal ?
Le journal est possédé par les employés. Les gens de l’extérieur ne peuvent pas acquérir d’actions et celles-ci sont incessibles, lorsque quelqu’un quitte la rédaction. La crainte, c’est que 4-5 personnes s’entendent pour faire venir un actionnaire.